Le mot juste
Chez Racine, l’ennui n’avait rien d’un bâillement
La réponse
Dans la langue classique, l’ennui est une peine très vive, un tourment de l’âme, un désespoir. Le sens de lassitude s’est imposé ensuite. Le mot remonte, par le bas latin inodiare, à l’expression in odio, « en haine » : ce qui ennuie, c’est d’abord ce qui est odieux.
- Le sens courant
- Lassitude causée par l’inaction ou le manque d’intérêt ; aussi, contrariété. Mourir d’ennui en réunion.
- Le sens premier
- Peine très vive, tourment de l’âme, désespoir. L’ennui de l’absence.
Le piège
Quand un héros de Racine parle de son ennui, le lecteur d’aujourd’hui imagine un prince qui bâille. C’est un contresens complet. Dans Bérénice, Antiochus, loin de celle qu’il aime, s’écrie : « Dans l’Orient désert quel devint mon ennui ! » Il ne se plaint pas de manquer de distractions, il décrit un chagrin qui le ronge.
Le mot s’est affaibli par étapes. Du tourment, on est passé à la lassitude profonde, celle des romantiques, puis au simple désœuvrement d’un dimanche pluvieux. Le pluriel a pris un autre chemin : des « ennuis » d’argent ou de voiture sont des contrariétés. Il y a de quoi s’y perdre.
Le sens fort n’a pas tout à fait disparu. Proust prête à Françoise un mal qu’elle appelle l’ennui, et précise qu’il faut l’entendre dans « ce sens énergique qu’il a chez Corneille ».
D’où ça vient
« Ennui » est tiré du verbe « ennuyer », en ancien français enuier, « être odieux ». Celui-ci vient du bas latin inodiare, formé sur l’expression in odio esse, « être un objet de haine ». L’espagnol enojo, de la même famille, désigne la colère.
Dès la première moitié du XIIe siècle, le nom signifie « tristesse profonde, chagrin », et vers 1130 « contrariété très forte, tourment ». Le TLFi relève le sens affaibli de « lassitude d’esprit » chez Pascal, en 1658. La langue classique emploie pourtant encore couramment le sens fort, que le Dictionnaire de l’Académie mentionne toujours comme classique.
Pour s’en souvenir
Sous l’ennui, il y a la haine latine, odium, celle d’« odieux » : l’ennui classique fait souffrir, il ne fait pas bâiller.
En situation
- Encore une réunion sans ordre du jour : quel ennui ! sens courant : lassitude
- Désolé pour le retard, j’ai eu un ennui de voiture. contrariété
- « Dans l’Orient désert quel devint mon ennui ! » Racine, Bérénice, acte I, scène 4 : un tourment
- Les enfants tournaient en rond, gagnés par l’ennui d’un après-midi de pluie.
- L’ennui de l’absence lui ôtait le sommeil. sens classique : la douleur d’être séparé
Quiz
À vous de jouer
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Question 1 sur 5
Dans la langue classique, l’ennui désigne ______.
Sens premier : une peine très vive, un désespoir.
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Question 2 sur 5
« Ennui » remonte au latin in odio, qui signifie ______.
In odio esse, « être un objet de haine ».
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Question 3 sur 5
Quand Antiochus, dans Bérénice, parle de son ennui, il exprime ______.
Il souffre loin de celle qu’il aime. Personne ne bâille chez Racine.
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Question 4 sur 5
« Avoir des ennuis » signifie aujourd’hui ______.
Au pluriel, les ennuis sont des contrariétés.
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Question 5 sur 5
« Ennui » a la même origine latine que ______.
Les deux remontent à odium, « haine ». Ennemi, lui, vient d’inimicus.
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